Guéant qui veut des immigrés « gentils » : « on est en plein délire »

L'Obs - Actualité  Celine Rastello  12/12/2011

Le président du Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti) réagit aux propos tenus par le ministre de l’Intérieur. Interview.

« Nous souhaitons que la France reste respectueuse de ses traditions, de son droit, des grands principes qui l’animent et que ceux qui viennent puissent adopter ces règles, adopter notre façon de vivre, y compris ce qui fait l’art de vivre français comme les civilités : la politesse, la gentillesse des uns avec les autres » : c’est ce qu’a notamment déclaré le ministre de l’Intérieur, dimanche 11 décembre, dans l’émission « C Politique » sur « France 5 ».

« Le Nouvel Observateur » a interrogé Stéphane Maugendre, président du Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti) et avocat spécialisé en droit des étrangers en Seine-Saint-Denis.

Les propos sur les « civilités » suscitent de vives réactions. Qu’en pensez-vous ?

– Nous sommes en plein tourbillon délirant. Si l’on en croit le ministre, les immigrés légaux sont donc impolis, méchants, et commettent des incivilités. Il ne dit pas qu’ils sont tous délinquants, mais on y est presque. Nous faisons actuellement face à un glissement du discours qui revient à dire que les étrangers sont des délinquants, ou l’inverse. Depuis les dernières élections présidentielles, ce discours, jusque-là réservé aux étrangers clandestins, est petit à petit devenu celui qui est à présent appliqué aux personnes en situation régulière. On est en campagne, le gouvernement aussi. Grosso modo, nous allons avoir chaque semaine une phrase de Guéant sur l’immigration. Il fait la course à l’échalote. On en a déjà un exemple toutes les semaines. Ce chiffre de 200.000 avancé par le ministre en est un exemple. De qui parle-t-il précisément ? Des étrangers entrant sur le territoire français dans le cadre de l’immigration régulière ? De 200.000 personnes dont une partie est régularisée sur place ? D’étudiants, de travailleurs ? On l’ignore.

« Chacun comprend bien que c’est plus facile de mieux intégrer une population moindre qu’une population plus importante. C’est très très simple », a aussi affirmé le ministre.

– En quoi le quantitatif améliore-t-il le qualitatif ? Quel lien fait-on entre le fait de réduire le nombre d’immigrants et l’amélioration de leur situation ?

Claude Guéant affirme que « 24% des personnes immigrées (…) sont au chômage », ce qui est « beaucoup plus important que le taux français moyen de l’ordre de 9%. » Il dit aussi « qu’il y a en France des gens qui ont envie de devenir travailleurs dans le bâtiment. »

L’argument de l’emploi est faussé. C’est la même politique depuis un certain nombre d’années. En somme, on nous dit aujourd’hui que la politique de l’immigration choisie ne marche pas, c’est ça ? Ce que dit le ministre n’est qu’un amalgame sans recul. Le fait qu’il y ait un certain nombre d’immigrés à une période ne veut pas dire qu’ils ne travaillent pas à d’autres moments. Les personnes immigrées font partie de la population la plus défavorisée et cette population est, de manière générale, la plus touchée par le chômage. Quant au bâtiment, le ministre ne dit pas tout à fait vrai. Il suffit d’aller dans les entreprises pour constater la problématique des patrons. Si aujourd’hui la population immigrée vient travailler en France, notamment dans le bâtiment, c’est parce que les employeurs en ont besoin et manquent de main d’œuvre. Le jour où il n’y aura plus de travail pour les immigrés en France, ils ne viendront plus. Par ailleurs, si le nombre de demandeurs d’asile augmente, il faut se demander pourquoi. Il est logique que le nombre de demandeurs augmente en fonction des difficultés rencontrées par une population à un moment donné. Comme récemment les Tunisiens ou les Libyens. Ce qui ne veut pas dire que le nombre de fraudeurs augmente, d’ailleurs. »

Interrogé sur le croisement des données de la Sécurité sociale avec le fichier des immigrants légaux, Claude Guéant a donné l’exemple des personnes dont les enfants ne vivent pas en France et qui touchent les allocations.

On est encore une fois en plein délire et face à un nouvel effet d’annonce. Je ne vois ni l’intérêt ni le besoin de croiser les fichiers. La Sécurité sociale et la Caf vérifient le lieu de résidence des enfants et s’ils sont scolarisés. Ces propos stigmatisent davantage les étrangers. C’est nauséabond. Cela me rappelle « le bruit et l’odeur » et révèle l’absence totale de réflexion sur les phénomènes migratoires. Ne pas avoir un minimum de réflexion à ce sujet et proposer ce type d’analyse à la va-vite est grave. Dans 50, 100 ans, qui nous dit que les Français, d’où qu’ils viennent, n’iront pas travailler au Canada, en Australie ou en Chine ?

Savez-vous ce que pensent les principaux concernés des propos du ministre ?

Ce genre de discours les renferme et renforce le sentiment d’exclusion déjà existant. Un certain nombre de familles installées depuis longtemps sur le territoire français se sentent notamment particulièrement blessées. De manière générale, cela pousse les personnes à ne pas participer à la vie publique. Ce qui consiste donc en l’effet exactement inverse à ce qu’affirme vouloir le ministre quand il parle « d’améliorer l’intégration. » Ces propos créent un sentiment de mal-être et, chez certains, de peur. Ils ne font que renforcer la stigmatisation dont les personnes font l’objet et dont elles ne comprennent pas les raisons.

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